13 Janvier 2020
18 h 15
Entrée libre

Espace européen, esprit européen dans l'imaginaire romanesque: Julie, Juliette, Corinne

Institut français Bonn
13 Janvier 2020
18 h 15
Entrée libre

Prof. Dr. Michel Delon (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) - en français

Michel Delon, né à Paris en 1947, est professeur émérite de littérature française du XVIIIe siècle à l’Université Paris IV-Sorbonne. Il est spécialiste du siècle des Lumières, en particulier de l’histoire des idées et de la littérature libertine. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur cette époque et l’éditeur, notamment, du Dictionnaire européen des Lumières (1997) ainsi que des Œuvres de Sade, des Contes et romans et des Œuvres philosophiques de Diderot dans la Bibliothèque de la Pléiade.

Après des études de lettres à la Sorbonne et une agrégation de Lettres modernes, Michel Delon devient assistant à l’Université de Caen en 1973, puis maître de conférences à l’Université d’Orléans en 1981. Il obtient en 1985 le Doctorat d’État, sous la direction de Robert Mauzi, puis devient professeur à l’Université de Paris X Nanterre en 1988. Depuis 1997, il est professeur à l’Université de Paris IV-Sorbonne.
En 2014, il fut commissaire d'exposition à la Fondation Martin Bodmer pour "Sade, un athée en amour". Il collabore à de nombreux autres travaux.

"Le roman dessine au XVIIIe siècle un espace commercial et culturel européen. Le roman français par exemple est imprimé en France, à Londres, Amsterdam, Cologne, Hambourg ou Genève. Il est lu à travers tout le continent. Il est traduit dans les autres langues européennes dont il adapte les fictions. Permet-il de dégager un esprit européen ? Je voudrais interroger trois grands romans qui ont eu des réceptions bien différentes, Julie ou la Nouvelle Héloïse de Rousseau (1761), un des plus grands succès du temps, l’Histoire de Juliette de Sade (1797, sans doute fausse date pour 1801), livre clandestin, scandaleux, qui a frappé, Corinne ou l’Italie de Germaine de Staël (1807), lié au groupe de Coppet, « États-généraux de l’Europe ».

Ce sont trois romans qui croisent des destins venus des quatre coins du continent et ouvrent un espace au-delà de ses frontières.  Julie ou la Nouvelle Héloïse réunit Julie et Saint-Preux vaudois, Wolmar balte, Edouard anglais, Laure et Regianino italiens. Au milieu du roman, Saint-Preux accomplit un tour du monde aux côtés de l’amiral Anson. L’Histoire de Juliette suit la carrière de l’héroïne en France puis en Italie. Elle rencontre deux personnages, Minski le moscovite qui a voyagé dans le monde entier avant de s’installer en Italie, Borchamps alias Brisa-Testa, le Français qui a fréquenté les cours du Nord avant de connaître la Sibérie et Constantinople. Corinne incarne dans sa personne le métissage de l’Europe du Nord et de celle du Sud. Elle tente le fonder un couple avec Oswald l’Ecossais, auquel elle fait visiter Rome et Naples et leurs souvenirs d’un empire qui débordait l’Europe.

Ces trois « romans-mondes » racontent un continent qui outrepasse sa géographie et échoue à s’incarner dans une unité religieuse ou politique ou même culturelle. L’unification de l’Empire romain comme celles du catholicisme romain ou de la mondanité française sont des illusions. La fiction postule des alliances, des alliages, des réseaux, un travail de la contradiction. Clarens cherche à faire coexister, voire à concilier déisme, mysticisme et athéisme. Juliette réclame un contrepoint ironique entre les institutions et leur détournement. Corinne cherche à définir des nationalités entre lesquelles se cherche la traduction. Alors que le pouvoir est monopolisé par les hommes, les femmes sont les lectrices de romans, les héroïnes de leurs intrigues, elles deviennent au tournant du XVIIIe au XIXe siècle les créatrices de la fiction comme miroir et concurrence du réel social. Elles font de l’Europe l’espace d’une culture conflictuelle, critique, ironique."

Michel Delon, Sorbonne

Dans le cadre du cycle de conférences "Deutschland und Frankreich im europäischen Kontext. Interdisziplinäre Perspektiven und kritische Zugänge" qui est organisé par la Romanistique et l'Institut français à l'université de Bonn dans le cadre de la fondation du Centre Ernst Robert Curtius à l'université de Bonn.